Marc Bauer – Cinerama au FRAC Alsace

L’exposition CINERAMA de Marc Bauer au FRAC Alsace de Sélestat pose la question de l’intimité. En tant que spectateur, dans quelles conditions désirons-nous regarder une telle exposition ? Au milieu d’une foule avec laquelle nous partageons cette sorte de ferveur mystique que seul l’art sait produire ? Ou tout seul ? Désespérément et heureusement seul ?

MARC BAUER au FRAC Alsace - CINERAMA

MARC BAUER au FRAC Alsace – CINERAMA


Pour moi, il est des expositions qui sont à partager et qui deviennent par exemple de véritables expéditions familiales. Je me souviens ainsi de la présentation des œuvres majeures de la collection Barnes au Musée d’Orsay à Paris au début des années 90 (72 peintures de toute beauté). Nous avions débarqué en famille à Paris. Pendant que l’un d’entre nous était dans la file d’attente de plusieurs centaines de mètres, les autres tentaient de se réchauffer dans un bar pris d’assaut de la rue de Lille. Une fois à l’intérieur de l’ancienne gare sublimée par Gae Aulenti, c’est ensemble que nous nous avons été subjugués par les Cézanne, Manet, Van Gogh, Seurat, Picasso, et autres Modigliani… qui pour la plupart n’avaient été visibles jusque-là que dans des livres. Je pense que cette exposition ne nous aurait pas laissé une impression d’une telle intensité si nous l’avions visitée séparément.

De la même façon, les travaux in situ de Daniel Buren au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg se prêtent avec beaucoup de bonheur aux visites en famille, en groupe, entre amis. L’espace d’exposition est comme une aire de jeux.

Daniel Buren au MAMCS de Strasbourg - Comme un jeu d'enfant

Daniel Buren au MAMCS de Strasbourg – Comme un jeu d’enfant

Et puis il y a les autres expositions. Celles pour lesquelles, avant d’entrer, on prie qu’elles soient désertes. Celles pour lesquelles le silence est un signe avant-coureur du plaisir que l’on va éprouver. Ma première expérience de ce type fut une exposition à RENN Espace, une des galeries de Claude Berry – acteur, scénariste, producteur de film et passionné d’art contemporain – où il exposait Robert Ryman, un de ses artistes favoris avec Dubuffet et Twombly. En dehors des gardiens, je me suis retrouvé seul face aux œuvres « blanches » de cet artiste immense que je découvrais et dont la puissance picturale m’a frappé comme un coup de poing au plexus. Un banc, fort opportunément présent, m’a recueilli si longtemps que le gardien a fini par s’inquiéter et est venu s’enquérir probablement plus de ma santé mentale que de ma santé physique. Des années plus tard, je découvrais par hasard dans l’autobiographie de Claude Berry – Autoportrait – éditions Léo Scheer 2003- un passage qui me rappelait étrangement ce que j’avais vécu : « Toujours est-il qu’au milieu de ces œuvres qui m’échappaient ce jour-là, je suis tombé en arrêt devant Les Italiens, de Cy Twombly. J’ai éprouvé une émotion telle que je suis resté fasciné devant ce tableau pendant plus d’une heure. »

Robert Ryman - Untitled - Vente Sotheby's

Robert Ryman – Untitled – Vente Sotheby’s : estimation 1,8 à 2,5MUS$, vendu 2,853MUS$

L’exposition « Cinerama » de Marc Bauer au FRAC Alsace (Fonds Régional d’Art Contemporain) appartient à cette catégorie d’expositions. Les dessins, les œuvres de Marc Bauer, quel que soit leur format, touchent à l’intime. Pourtant, me direz-vous, « Cinerama » fait écho à ces salles obscures de plus en plus gigantesques dans lesquelles on se rend plus souvent à deux (au moins) que tout seul. On est loin de l’intimité. Certes ! Mais une fois les lumières éteintes, c’est bien seul que nous nous retrouvons face à l’écran et le temps du film devient une parenthèse silencieuse dans une conversation qui s’est interrompue avec les bandes annonces et qui reprend à la musique du générique de fin.

« Cinérama » c’est tout aussi et surtout l’univers d’un artiste dans la vie duquel le cinéma est omniprésent. « Je suis accro au cinéma. Quand je dessine, j’ai la plupart du temps la télévision allumée sans le son et un film qui passe sur l’ordinateur ».

C’est donc seul que l’on a envie d’être assis dans la blackbox qui accueille au FRAC la projection de «L’Architecte » court métrage d’animation de 26 minutes (pour en savoir plus c.f. notre post du 19 octobre 2014). L’Architecte c’est l’histoire d’un garçon qui assiste à la projection du Nosferatu de Murnau (Nosferatu le Vampire [Nosferatu, eine Symphonie des Grauens – 1922), film de Friedrich Wilhelm Murnau] et qui, terrorisé par les images, plonge dans la vision de son propre avenir. Un avenir tout en noirceur. Marc Bauer mêle à la fois les images retranscrites du film de Murnau et les visions du futur qu’elles déchaînent chez le personnage principal.

Marc BAUER - Cinerama - huile noire sur plexiglas pour le film 'L'Architecte'

Marc BAUER – Cinerama – huile noire sur plexiglas pour le film ‘L’Architecte’

Je suis resté fasciné par la dérive implacable qui emmène le personnage principal sur le chemin de la violence : une violence d’abord sourde et insidieuse, qui va grandissant jusqu’à son déchaînement : l’incendie (du Reichstag ?) et à la déportation. Chaque pas pousse irrémédiablement le garçon un peu plus loin dans le renoncement à son humanité. Le nazisme et le rôle de l’homme dans la mécanique infernale de l’histoire sont finalement le sujet de ce film. Dans le film de Murnau, certains considèrent d’ailleurs la peste qui se répand dans le sillage de Nosferatu/Comte Orlok comme une prémonition du nazisme qui n’allait pas tarder à fondre sur l’Europe.

Plus que l’histoire, c’est le traitement graphique qui m’a impressionné. L’huile noire qu’utilise Marc Bauer est le media idéal pour illustrer ce qui est probablement l’épisode le plus sombre qu’ait connu l’humanité. Quelques-unes des plaques de plexiglas qui ont servi à la réalisation du film sont exposées. La violence glacée qui s’en dégage est impressionnante.

Marc BAUER - Cinerama - huile noire sur plexiglas pour le film 'L'Architecte'

Marc BAUER – Cinerama – huile noire sur plexiglas pour le film ‘L’Architecte’

 

Marc Bauer rend hommage à Murnau à la fin de « L’Architecte » dont les dernières minutes (peut-on vraiment parler d’épilogue ?) en couleur et en animation numérique montrent l’accident de voiture fatal qui coûta la vie au cinéaste en 1931 sur une route de Santa Barbara (Californie), quelques jours avant la sortie de son dernier film, Tabou.

Cette exposition présente également deux autres œuvres animées : « The Astronaut » et « Skeletthaus ». La première « The Astronaut » est un mini film d’animation que l’on pourrait aisément prendre pour un brouillon de « L’Architecte », un essai non pas du point de vue du récit mais du procédé. (Le son de la video ci-dessous est le son ambiant du FRAC Alsace le jour de vernissage de Cinerama et non pas la bande-son du film, je crois qu’il n’y en pas.)

« Skeletthaus » est un diaporama qui mêle dessins et écrits. Le propos discontinu, inhérent au diaporama, génère un suspens plus intense que le film pour lequel l’intrigue se déroule en continu. On se pose sans cesse la question « Où veut-il en venir ? ». Finalement dans Skeletthaus, c’est ce questionnement qui a retenu mon attention alors que dans « L’Architecte », la dimension esthétique du film l’a emporté.

Cinéma encore avec une série de dessins inspirée par le film muet d’Eisenstein « Le cuirassé Potemkine », autre film des années 20 (1925). Un gigantesque et impressionnant cuirassé tout de noir et de cendre a été dessiné sur l’un des murs du FRAC. Il pointe ses canons, menaçants, mais moins que ne peut l’être la passerelle de commandements qui domine, dessinant à la hache comme deux yeux noirs, fardés.

Marc BAUER - Cinerama - dessin mural inspiré par le 'Cuirassé Potemkine' d'Einsenstein 1925

Marc BAUER – Cinerama – dessin mural inspiré par le ‘Cuirassé Potemkine’ d’Einsenstein 1925

Contrairement à l’iconographie majoritaire du film, Marc Bauer dessine un bateau sans aucune présence humaine. Bien que le film s’intitule le « Cuirassé Potemkine », le navire de guerre a, dans le film, une importance somme toute infime par rapport aux hommes. Le cuirassé n’est qu’un décor. Si Eisenstein s’attarde sur les quartiers des matelots, c’est pour montrer la promiscuité. Si plus tard il montre la cantine avec les écuelles, c’est pour insister sur l’absence de l’équipage dont la révolte gronde justement à cause de la piètre qualité de la nourriture. Film de propagande commandé pour célébrer la révolution manquée de 1905, « Le cuirassé Potemkine » est avant tout une célébration de l’homme . D’ailleurs, sur l’affiche originale la multitude des matelots sur le pont et dans les gréements masque presque le bateau.

Affiche originale du film 'Le Cuirassé Potemkine' d'Einsenstein 1925

Affiche originale du film ‘Le Cuirassé Potemkine’ d’Einsenstein 1925

Le dessin de Marc Bauer en excluant la présence humaine, rend de ce fait, me semble-t-il, la menace plus forte. Il donne tout son pouvoir destructeur à la machine de guerre qu’est un cuirassé.

Sur d’autres parois temporaires qui redessinent l’espace d’exposition du FRAC, des dessins, des phrases, toujours sur le thème du cuirassé Potemkine mais dans des formats plus petits ont été piqués avec des épingles.

Chez Marc Bauer, les œuvres plus réduites génèrent un dialogue émotionnel en toute intimité. Les grands formats, eux, impressionnent. On se laisse dominer par eux ou on se noie en eux.

A gauche, Marc Bauer en cours de réalisation de son dessin mural - A droite, le résultat

A gauche, Marc Bauer en cours de réalisation de son dessin mural – A droite, le résultat

Sur d’autres cimaises, quelques dessins qui font appel au domaine du jeu vidéo, type first-person shooter (jeu de tir en vue subjective), domaine parallèle à celui du cinéma dans lequel nous, spectateurs, sommes en position de celui qui tient l’arme. Dérangeant peut-être, mais moins générateur d’émotions car comme dans le jeu vidéo, il y a la barrière de l’écran qui nous laisse à distance de l’action.

Marc Bauer - Cinerama - FPS

Marc Bauer – Cinerama

Il faut également prendre son temps devant les vastes paysages architecturaux à la géométrie parfaite (que ce soit la piscine [Triumph] ou la représentation de l’intérieur du premier ordinateur [Z1, 1936 – 0,176KB Memory] ) dans lequel Marc Bauer glisse des éléments organiques difficilement identifiables comme si un virus, un alien prenait peu à peu possession des lieux.

Marc Bauer - Cinerama - Triumph

Marc Bauer – Cinerama – Triumph

Marc Bauer - Cinerama - Triumph, détail

Marc Bauer – Cinerama – Triumph, détail

Ailleurs des textes écrits en lettres capitales qui semblent terriblement familiers, un buste émacié…

Marc Bauer - Cinerama

Marc Bauer – Cinerama

Il reste un peu plus d’un mois pour se rendre au FRAC. L’exposition est ouverte jusqu’au 22 février du mercredi au dimanche de 14h à 18h. N’hésitez pas à demander une visite guidée ; elle est gratuite.

 

Post-scriptum : Cinerama, c’est aussi le nom qu’aurait pu prendre la nouvelle exposition de Jacques Monory par le fonds Hélène et Edouard Leclerc pour la culture aux Capucins à Landerneau. L’homme au bleu presque aussi célèbre que le bleu de Yves Klein, inaugure dans quelques jours une magnifique exposition d’une œuvre qui n’a jamais cessé d’être une ode au cinéma. De Marc Bauer à Jacques Monory, si le cœur vous en dit et si le temps vous le permet, passez d’Est en Ouest du film en noir et blanc au cinéma en couleur.

Marc Bauer repères et pour en savoir plus lire l’article d’Olivier Grasser Aiello directeur du FRAC Alsace.

Pour les photos :
 ©Marc Bauer
 ©Freymond Guth
 ©Reynald Schaich
 ©Sotheby's